Production agricole

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« Fais attention à la machette à tes pieds », déclare Adam Miller tandis que je grimpe dans son Land Rover Defender aux allures de char de combat à 5:30 du matin. « Quel que soit l'endroit où l'on vit sur terre, le matin est sans aucun doute le meilleur moment de la journée », dit-il en souriant. Nous traversons bientôt les hautes plantations de cannes à sucre, les champs de citronnelle parfumés et à côté du fleuve Martha Brae se trouve sa ferme appelée Potosi. Elle se situe dans une magnifique partie de la Jamaïque restée inexploitée, appelée Cockpit Country, qui est l'un des endroits bénéficiant de la plus grande diversité biologique sur terre. « La production de masse s'applique à un tas de choses mais pas nécessairement à la nourriture », dit Adam en ralentissant et en naviguant avec expertise. « Ce doit être contre-productif sur le plan environnemental d'envoyer des mangues de Floride en Californie ». Ici à la ferme Potosi, Adam et sa femme Marika font pousser des légumes pour les ménages, les restaurants, les villas et les hôtels dans toute l'île et bouleversent rapidement la perception qu'ont les gens de l'agriculture.

« Il existe deux types d'agriculture », souligne Adam, « les grands domaines avec 2000 acres et les petits exploitants qui disposent de 5 acres ou moins. Les exploitations de taille moyenne sont rares en Jamaïque et il s'agit habituellement d'une ou deux cultures uniquement ». Adam a planté une quantité impressionnante de produits maraîchers, à savoir 25, notamment du chou frisé, de la courge d'été à cou droit, de la betterave et des fruits. Il pointe du doigt de jeunes manguiers à quelques mètres de là ainsi qu'un âne qui flâne dans l'herbe. Après deux années de travail de préparation difficile à creuser des tranchées d'irrigation profondes pour la papaye qui poussait là auparavant, à préparer la terre sans relâche, Adam et Marika entament le quatrième mois de leur entreprise. Des colis soigneusement emballés du fin fond de la campagne remplis de légumes frais issus de l'agriculture raisonnée sont livrés directement chez le client. « C'est tellement simple comme concept de conditionner un cageot de légumes pour quelqu'un », dit Adam. Mais en Jamaïque, cela n'a jamais été fait, et en un rien de temps, la demande est passée du simple au double. Pendant qu'Adam travaillait dans les champs, Marika a créé une marque originale et simple et s'est chargée de la faire connaître avec brio. Un mois avant qu'ils ne commencent à vendre, Adam et Marika se sont retrouvés dans une émission populaire locale appelée Smile Jamaica, au terme de laquelle les commandes ont afflué par téléphone. Après trois semaines de livraisons, la couple a été invité à participer au célèbre concours du Jamaica Observer Food Awards, et a remporté le prix du producteur de produits alimentaires de l'année et le 50e prix de Jamaique alors que Potosi se classait parmi les cinq entreprises les plus innovantes de l'île. « On ne pouvait pas prévoir les conséquences de cette exposition médiatique », ajoute Marika. Mais cela va de paire avec leur philosophie : « La plupart des fermiers se développent puis rencontrent des difficultés pour vendre » dit Adam, « mais notre objectif est de trouver avant tout la demande, puis d'adapter notre production à celle-ci ».

Adam et Marika sont allés pour la première fois dans ce hâvre de paix isolé en pleine nature grâce à Chris Blackwell, le fondateur légendaire d'Island Records qui a engagé sur son label Bob Marley, U2 et bien d'autres musiciens célèbres à l'échelle mondiale. Il a engagé Adam pour s'occuper de la ferme privée sur sa propriété de 2000 acres appelée Pantrepant. Adam et Marika ont donc quitté un petit quartier de Kingston pour emménager dans un endroit foisonnant de buissons ça et là, et ils n'ont jamais été aussi heureux. Adam a passé la plus grande partie de son enfance dans l'exploitation laitière familiale à St. Thomas, et a toujours rêvé de vivre en pleine nature. La « route » qui mène à Pantrepant est un sentier cabossé avec nids-de-poules et flaques d'eau boueuse au bout duquel émergent deux maisons nichées de façon subtile entre des feuilles de palmiers élevées et une zone d'atterrissage d'hélicoptère. Même s'ils ont acheté leur propre terrain à seulement 20 minutes de là, à savoir Potosi, Adam et Marika continuent de vivre à Pantrepant de l'autre côté de la colline de chez Chris. Le concept de propriété privée est incomparable ici, d'autant que le sentiment éprouvé d'être en pleine nature, isolé de tout, est à la fois déconcertant et exaltant. À la nuit tombée, lorsque la fraîcheur se fait sentir, le ciel dégagé, le bruissement des arbres et le chant mélodieux des grillons sont perceptibles depuis la maison.

Pour le dîner, nous nous asseyons dans des chaises en osier, qui appartenaient à la collection Royal Hut de la femme défunte de Chris Blackwell, autour d'une large table ronde en teck fabriquée dans la région. La dégustation de jeune roquette de la ferme de Potosi est un véritable régal. « C'est comme du wasabi, n'est-ce pas ? » demande Adam en riant. D'ailleurs, elle regorge véritablement de saveurs. Les aubergines sont un autre légume tout aussi exaltant. Le dessert est la toute dernière création de Marika : du concombre accompagné de sucettes glacées à la menthe. Tout ce qui pousse à la ferme est cultivé avec un engrais biologique local appelé Johnson, et même s'il représente une fraction du coût de production, peu savent comment l'utiliser. Alors, une partie non négligeable des missions confiées à Adam est d'éduquer. Il travaille en collaboration avec d'autres fermiers dans cette communauté dispersée, et lorsqu'ils seront parvenus à cultiver de façon responsable, il mettra leurs produits dans ses paniers de légumes, notamment de l'igname et des pommes de terre.

Nous partons nous coucher tôt pour pouvoir nous lever le lendemain matin, quand Adam sillonnera les rangées de légumes qui augurent une saison prometteuse et recherchera ce dont ils ont besoin : « L'observation quotidienne est primordiale. Les plantes vous disent ce dont elles ont besoin. Vous apprenez ce qui se passe entre les matinées fraîches et humides et la chaleur du milieu de journée, ou alors ce que les insectes font à quelle culture, et vous assistez au processus de croissance ». Récemment, un grand prêtre rastafari a béni la terre, et même si plusieurs jours se sont écoulés depuis cet événement, les braises sont facilement ravivées juste avec un souffle. « Peu de choses mettent véritablement vos sens en éveil dans la vie », dit Adam alors que nous remontons dans son Defender, « l'amour, la douleur et ce que vous mangez ». Point final.

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